Par Gaétan Patenaude

 

L’œuvre chorégraphique « Et la nuit à la nuit », une création de Françoise Sullivan, interprétée par le Groupe de danse Françoise Sullivan, était présentée à la salle Le Tritorium, à Montréal, du 27 mars au 1er avril 1981.

Celle-ci nous introduit dans un univers où le jeu des forces vitales est prédominant. On observe la transformation successive de la montagne en déesse, femme et volcan; le ruisseau symboliser une source vivifiante ainsi que l’illustration des différents aspects de la fécondité.

L’atmosphère quiest créée par les costumes et les différents rituels – la danse de séduction et l’échange des roches – évoque l’âge de pierre. L’œuvre semble inspirée par les témoins de l’histoire des origines: les objets ou structures faits de pierre

Parmi les moyens utilisés pour séduire et captiverr l’attention du spectateur, il y a l’effet de répétition. On le retrouve dans la scène dans laquelle les danseurs forment un cercle et se passent des roches. Ils sont accompagnés par les percussions de Rober Racine.

Une autre scène utilisant ce procédé est celle où les guerriers tombent comme sous l’effet des narcotiques. Mais la plus significative est celle où les danseuses se déplacent lentement en agitant leurs hanches suivant un mouvement giratoire. Cette scène est envoutante mais aussi dérangeante par l’image qu’elle offre du corps de la femme. Nous voyons des femmes au torse mince mais ayant des hanches et des cuisses très larges symbolisant la fécondité et les ressources de la mère. Nous sentons un lien profond avec les éléments de la terre.

Nous sentons également le lien entre les arts, l’humain [1] et un monde surnaturel. Ce lien est rendu sensible par la présence de figures comme les guerriers et la déesse, par les rituels et les différents symboles comme la montagne et le ruisseau.”

Une autre scène à signaler est celle de la danse de séduction dans laquelle le guerrier s’essaie à la conquête de la déesse. Cette partie a été exécutée par Monique Giard et Daniel Soulières. L’expérience acquise avec “Treize chorégraphies pour deux danseurs et “Le jet d’eau qui jase”, est ici mise à profit.

Une scène très riche, autant par la qualité de la lumière produite que par l’intensité de l’atmosphère, est celle qui termine le cycle. On y voit les silhouettes des danseurs : une, qui se différencie par l’enfant qu’elle porte dans son ventre et le panier sur sa tête, se détache du groupe. La lumière s’intensifie nous dévoilant l’ensemble des figures et le corps nu de la jeune femme. Elle sort du panier une lapine et ses petits. Le cycle est complet. L’état fécond s’est manifesté.

Il est possible de sentir les différentes expériences de travail des danseurs. Par exemple, la scène où les guerriers entrent et sortent en effectuant un mouvement en spirale me rappelle l’entrée de la pièce “DA CAPO” présentée par le Groupe Nouvelle Aire. Il est également intéressant de noter que l’œuvre reflète l’apport de chacun des danseurs au projet chorégraphique de Françoise Sullivan.

On retrouve de plus en plus sur la scène montréalaise l’illustration des mythes modernes par les groupes de danse. Françoise Sullivan nous en donne une version dans une partie de la pièce.Mais pour l’avoir vu·traiter par Iro Tembeck dans l’œuvre “TRIAGONAL” et par Paul-André Forcierdans l’œuvre IMAGES NOIRES”, il me laisse de nouveau une impression de vieillissement des choses. Je pense surtout à l’illustration de la solitude des individus une foule, à la présence d’objets familiers qui prennent un caractère insolite comme un cimetière de voitures.

Peut-être que cette impression provient du manque de recul par rapport à la réalité de ces problèmes – l’incitation constante à la consommation des biens et services, l’influence des modes, l’anonymat des grands centres, les inhibitions et les peurs?

Peut-être le malaise est-il causé par la prise de conscience d’une réalité qui nous est trop familière, ou est-ce le contraste entre la lumière des deux époques et la différence des textures entre les deux parties. Pour l’une, l’aspect primitif et artisanal – la confection des objets, des casques faits de cordes, la présence des roches et les costumes – ; pour l’autre le caractère civilisé et le procédé industriel de la fabrication, lequel nous propose de grosses boîtes de carton, du papier journal, la solitude des individus dans la foule. L’anarchie des comportements d’une époque s’oppose au rituel de l’autre.

C’est probablement un peu tout cela. Mais je considère tout de même cette partie de l’œuvre plus faible, moins bien intégrée à l’ensemble. Je ne saurais identifier avec exactitude la source de l’inconfort, seulement en indiquer la présence.

Françoise Sullivan a réalisé une œuvre où l’on sent le mûrissement de ses expériences qui sont celles de la danse et des arts visuels, plus particulièrement la sculpture dans celle-ci. Il fait plaisir de voir des travaux d’artistes pour qui l’art est autre chose qu’une spéculation intellectuelle, mais qu’il est plutôt le lieu de la manifestation de forces vives, surgies du plus profond de l’être et qui s’expriment par le biais d’un vocabulaire sonore et visuel.

Ce spectacle sollicite le centre émotif du spectateur et surtout les sens de l’ouïe et de la vue. L’œuvre agit sur le spectateur comme le rêve sur un dormeur à demi-éveillé. Elle apparaît comme une série de tableaux liés sans pour autant prendre la forme d’une narration linéaire.

La mémoire et l’inconscient jouent un rôle important dans le processus de compréhension de l’œuvre. En repensant au spectacle lors de moments de solitude, les images ou les séquences resurgissent. À ce moment elles nous éclairent ou nous dérangent. Revoyons cette figure assise à la droite du spectateur, travaillant de ses mains, tantôt tranquilles, tantôt animée. Elle est peut-être ce qui parfois nous agite dans notre tunnel pour nous forcer à émerger à la lumière.

“Et la nuit à la nuit » est une œuvre complexe comme le cheminement de chacun, dont on ne saurait épuiser toute la richesse en y assistant qu’une seule fois. Je fais donc le souhait qu’elle soit à nouveau présentée, afin qu’elle puisse continuer à enrichir notre sensibilité.”

 Le 26 mai 1981. 

 

 

Notes

1 Lors de la rédaction initiale, c’est le mot Homme qui avait été choisi, reflet de l’époque. Révision orthographique, le 13 novembre 2022.